Phonies Polies

Les Phonies Polies en prison

Grâce à votre aide généreuse, nous avons pu mener à bien nos interventions à l'EPM de Meyzieu. Nous vous proposons ci-dessous un petit aperçu d'une séance. En vous souhaitant une bonne lecture !

Le premier atelier à la prison pour mineurs de Meyzieu a eu lieu ce lundi matin [20 juin 2016]. Je voulais vous expliquer comment ça s’est passé et la façon dont je l’ai vécu. Vous m’avez aidé de près ou de loin dans ce projet ; ce petit debrief me tenait donc à cœur.

Cette première session (sur les 3 prévus) était composée de 6 membres des Phonies Polies dont la chef de chœur. Nous nous sommes retrouvés hier matin devant la prison. Cet établissement accueille depuis 2007, 35 jeunes entre 13 et 18 ans. L’aspect récent du bâtiment était plutôt rassurant et ne donnait pas l’impression de rentrer dans un centre pénitencier (rien à voir avec la prison de Varces – où j’ai grandi-, seule référence !).

Nous voici donc prêts à 8h30 sous un beau soleil. Pour ne rien vous cacher, nous appréhendions autant que nous étions excités ! Nous donnons notre carte d’identité à l’accueil. Après 10 minutes d’attente, nous voilà enfin rentrés dans l’enceinte. Nous déposons tous nos effets personnels dans les casiers et passons le portique de sécurité. Un surveillant nous avertit « Allez bon courage, c’est pas des rigolos ! » avec un air grave ! Youhouuuuu Sympathique l’accueil !^^ Après quelques minutes dans l’enceinte administrative nous rejoignons l’enceinte « carcérale ». Nous longeons la cour destinée aux promenades. Là, nous sommes surpris par les cris des jeunes à travers les barreaux de leur cellule qui nous sont destinés. Pas très rassurant, quoi que… Nous sommes accompagnés par un surveillant et avons passé plusieurs sas. Nous entrons dans une salle sombre d’environ 80m² froide, avec du béton ciré et une baie vitré opaque. Il s’agit de notre unique salle pour ces 3 ateliers ainsi que le concert du 4 juillet.

Sophie, la professeur de français et F., le professeur de Hip-Hop nous accompagnent durant ces 3h de temps afin de faciliter le contact avec les jeunes. Au compte-goutte, les jeunes nous rejoignent. Ils viennent tous nous saluer en nous serrant la main. A ma grande surprise, sur les 11 détenus, 3 filles sont présentes : A., grande gueule, une jeune Marseillaise de 17 ans aime beaucoup le rap, écrit notamment ses propres textes (de rap) ; M., 16 ans, très introvertie, très peu sûre d’elle, se cache derrière son sweat ; G., 16 ans, une italienne toute douce, enceinte de 5 mois. Les 8 garçons quant à eux sont aussi tous mineurs mais font plus vieux que leur âge.

Je me sens à l’aise, leurs regards ne sont pas « méchants » comme je me l’imaginais !

Certains jeunes se connaissent, semblent même amis, d’autres pas du tout, et se découvrent en se demandant de quel bâtiment ils viennent ainsi que leur âge. Afin de tous se connaitre et introduire l’atelier, nous faisons dans un premier temps un jeu nous permettant de retenir les prénoms de chacun d’entre nous. Durant ce temps, le 11ème détenus nous rejoint. Il découvre son ami K., qu’il va déconcentrer et influencer pendant 30 minutes. Il sera renvoyé dans sa cellule avant la fin de l’activité. K. ne porte plus aucun intérêt au chant et se renferme sur lui-même jusqu’à la fin de la matinée. Dommage, il était pourtant volontaire au début… Pendant ce temps, nous enchainons quelques exercices du type : échanger un son avec son voisin, s’échauffer la voix via différentes techniques. Régulièrement les jeunes nous disent « Mais Mme on devait pas poser* ? Nous on est venu là pour poser ! » [*Poser du rap=> Faire du rap]. Trois heures il faut les remplir ! Nous continuons donc les exercices d’échauffement. Mais nous les sentons impatients ! Quelques fois la chef de chœur les remets en place car ils bavardent trop, n’écoutent pas ou se tiennent mal pour chanter.

Arrive un exercice intéressant : celui d’imitation d’instruments. Nous voilà chacun notre tour à effectuer un bruit avec notre bouche et/ou notre corps. C’est rigolo mais il manque quand même des instruments, nous fait remarquer Me. A. se lance : « Je peux rapper ! » et la voilà qui pose son rap J Je l’admire. Elle se transforme et semble d’avantage sure d’elle. Elle mets le ton et les mouvements corporels qui vont avec. Ce petit bout de femme exprime sa rage à travers un texte fort qu’elle a elle-même écrit. Ça m’émeut !

Elle lance un défi à Me. en l’incitant de faire de l’impro. A son tour, il se mets à rapper. C’est maladroit, on l’entend peu avec les bruits que l’ensemble du chœur émets. A peine terminé, A. ré-enchaine avec de l’impro. Ils sont joyeux et nous aussi. C’est léger et ça fait du bien ! Me. se plaint à nouveau de l’absence instrumental. Maude, notre chef de chœur leur enseigne qu’un chœur se chante a cappella.

Au fil du temps, la plupart des jeunes s’intéressent un peu plus à cet atelier. D’autres se confient : ils sont uniquement là pour sortir de leur cellule…

Il est temps de chanter du classique. Maude nous chante la première phrase. Me. s’exclame « Mais madame vous chantez trop bien ! Vous avez une voix magnifique ! ». Maude est gênée et Me. transporté ! Pour rappel, l’objectif : « les Phonies Polies apprendront une pièce classique aux jeunes de l’EPM qui, à leur tour, nous apprendront une pièce de rap. A nous ensuite de « classiciser » le rap ; à eux de rapper la pièce classique ! » Pendant ce temps j’échange quelques sourires avec G., la future mère. Elle a du mal à lire le français. Je l’aide. Elle me confie qu’elle est enceinte de 5 mois.

Il est difficile de les faire chanter juste, mais ils s’accrochent. Malheureusement à ce moment-là des agents pénitenciers font une apparition dans notre salle pour récupérer un premier détenu qui se faufile sans même nous regarder, nous saluer ou nous remercier. Nous ne le reverrons pas. Je suis frustrée. On nous explique que c’est normal. Il a peut-être été appelé au parloir ou à un RDV médical. Ce ne sera pas le seul à partir. Quelques minutes après, G. est appelée. A. lui crie « Et ! Tu me diras si c’est un garçon ou une fille ! ».

Ils seront d’ailleurs 4 à partir sur les 5 plus motivés ! Cela risque d’être compliqué le jour du concert. On ne pourra pas être certains qu’ils seront tous présents, d’autant plus que M. nous indique que sa peine se termine le 28/06/2016. Je suis contente pour elle, même si nous aurions aimé finaliser ce projet avec elle.

On continue tant bien que mal à chanter ce morceau en vieux français. Les jeunes ne comprennent pas bien le sens du texte, des mots. Nous non plus. Maude les invite à le lire à haute voix. Elle répond à leurs questions. A., Y. et (même) K. acceptent de le lire.

Pendant ce temps, un papier tourne entre M., A., Y. et F., le prof de Hip-Hop. J’aperçois un texte écrit en rouge. Maude les interpelle après plusieurs éclats de rire qui déconcentrent le reste du groupe. A. se défend en disant qu’il s’agit de son planning de la semaine et nous demande de ne pas lire ce qui a écrit au dos. M. semble gênée. Nous lisons son planning scolaire : 2h de cours (Maths, Géo) au max de cours dans la matinée et 1h (Français) au mieux l’après-midi. A. nous dit « Vous vous rendez compte, le reste du temps on est enfermés dans notre cellule [de 9m²]! On a seulement 1h de promenade par jour, en plus. ». M. rajoute avec un petit sourire en coin, le regard fuyant « Moi j’en ai deux ! ». A. la jalouse ! Je reste bouche bée, tiraillée entre « Il y a une raison si tu es en prison » et « Mon dieu ! C’est à devenir fou !! ».

A 11h30, Maude épuisée tente de conclure « On a terminé… ». Les jeunes répondent illico « Hein ! Nonnnn ! Il y en avait 3h pas 2h30 ! On continue ! On ne veut pas retourner en cellule ! ». Whouaou qu’est-ce que ça fait mal au cœur.

Les 30 dernières minutes sont les plus intimes de cette séance. A. a lu ou posé quelques-uns de ses textes. Elle avait apporté son cahier spécialement pour l’occasion.

M. a fini par ressortir son bout de papier plié en huit : « A. rappe le pour moi stp ! » A. « Non c’est toi qui l’a écrit ! Vas-y !! » Après de longues minutes d’hésitation, Maude prend finalement son papier pour lire les paroles d’une chanson que la jeune avait écrit : une autobiographie. Abandonnée à la naissance par sa maman, elle n’a connu que son papa… A 2 ans elle se retrouve en foyer… Elle ne connait pas sa mère… Elle se retrouve à 13 ans en prison… Sa mère lui écrit une lettre lui disant qu’elle ne l’aime pas, c’est pour cette raison qu’elle l’a abandonnée… Mathilde lui dit qu’elle se jure de s’en sortir et de remonter la pente… A 16 ans la revoilà en prison… Elle aime sa maman malgré son rejet… C’est sa moitié, elle ne lui en veut pas… Elle va s’en sortir… ! Un mélange d’émotions me traverse le corps.

Il est l’heure de se dire au revoir. Les jeunes nous saluent un à un. Le temps s’est arrêté durant ces 3h. Je me suis sentie vivante grâce à ce projet plein de sens !

Debrief dans la foulée avec F. et Sophie, le professeur de français : ce projet a très bien marché. Les jeunes sont sortis de leur univers, pour entrer dans le nôtre, ce qui est rarissime ! Il faut être très patient. On ne peut pas prévoir à l’avance le déroulement d’une activité avec les détenus. Un évènement, un ressenti peut les bloquer soudainement (exemple : K. après l’arrivée de son ami, s’est totalement renfermé). Leur recommandation : Leurs expliquer que ces 3 ateliers leurs serviront pour l’avenir, notamment dans le rap : s’entrainer à respirer, faire un son etc. Je repars avec un seul regret : je ne m’étais pas inscrite pour le second atelier, ce mercredi matin. Impossible de le faire : pour entrer dans une prison il faut faire une autorisation 10 jours avant… Pour le 3ème, je serai en déplacement professionnel. J’ai hâte d’être le jour du concert pour partager à nouveau ce moment privilégié avec ces jeunes.

Je retiens de cette expérience que ces jeunes sont abordables, attachants et ouverts. J’ai enlevé tous mes préjugés sur les jeunes détenus. Certes, il ne s’agissait pas des plus « dangereux » mais ça me donne envie de les aider. Cette expérience m’a beaucoup sur moi-même en se confrontant à ces vies si différentes et pourtant pas tant que ça... Quel est le mauvais choix, la mauvaise rencontre, le mauvais hasard qui les a conduit là ? Pourquoi j'en suis là et pas eux ? Est-ce qu'ils ne sont uniquement à cet atelier pour sortir 3h de leur cellule ou est-ce que je vais laisser une empreinte ? Et eux, quelle empreinte me laissent-ils ?

Ces jeunes ont besoin de s’exprimer. Le projet initial pour le concert du 04/07 risque d’être compromis. Je ne sais pas comment Maude va adapter ce projet, mais elle le fera probablement en fonction de leurs besoins, peut-être en leur laissant l’opportunité de s’exprimer en rappant. Nous leurs chanterons très certainement les 6 morceaux initialement prévu. Ça les surprendra très certainement mais certains seront touchés, c’est ce qui compte ! Je pense à Me. notamment.

Bonne soirée à tous et VIVE LA VIE !